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Papier citron

Pierre entre dans la grande salle au plafond haut dans laquelle un jury l’attend. Ils sont quatre : une femme assez âgée avec un cache pot en guise de jupe, trois hommes identiques ou presque, des hommes à grande mèche et la montre en avant.

Pierre présente son objet : un petit rectangle de papier qu’il déchire à l’angle droit, pour en faire sortir un tissu humide plié en quatre et dont se dégage une odeur de citron tue-vie.

Au loin, une mouche s’évanouit. La vieille s’enfonce dans son cache-pot.

Pierre déplie le tissu, se frotte les doigts avec et les respire:

« Le nettoie-doigt recouvre tout ce qui pue, y compris les doigts, parfois, quand ils trempent la ou il ne faut pas. Vous pouvez vous salir les mains. »

Les jurés tapent des pieds et la salle se met à vibrer.

Pierre se réveille a demi. Les coups de sang dans les gencives ont repris. Il tend le bras pour reprendre quelques gouttes de giroflier, citron et menthe poivrée, et replonger dans la zone blanche de la douleur.

Il transpire et le drap colle. Pierre pue, mais ne le sent pas. Tout est citron. Son corps est drapé dans un nettoie-doigt géant que la femme au cache-pot entortille autour de ses doigts puis laisse au bord de l’assiette, à côté des restes de crustacés. Les hommes à mèches s’en lavent les mains.

Sous les hauts plafonds, il s’assèche, se rigidifie avant de rejoindre, au fond de la poubelle, les autres citrons de papier.

Pierre se réveille d’un coup.

Elise a ouvert la fenêtre.

Écrit lors d’un atelier d’ecriture olfactif, animé par Claire Larquemain

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Like a Virgin (sur une photo de Jacques Marcel Blondel)

Tu t’en fous toi, d’attendre ici,
Dos à la fenêtre, à contre-vie.

T’as trouvé la parade.

Ta tête penche vers un écran sans images.
Dans le plexi scolaire, tu poses, paume ouverte
Poupée de tartan rouge cœur,
Poupée gigogne, poupée madone.

Tu savoures.

Dehors il fait beau bleu et personne ne sait.
Ni le lait qui jette par-dessus bol,
Ni la main qui lentement s'immisce
Sous le tartan rouge sang.

Dans le plexi, tu pyrograves.
Son odeur, la buée de vos bouches,
Les perce-neiges qui pointent,
La douce brûlure de l’après.

Le débordement.

Tes propres cris, ça t’a surpris.
Tu ne pensais pas sonner comme ça.
La peau marquée par les baisers furieux,
La douce brûlure après, tu ne savais pas.
Le souffle haché, les yeux encharbonnés, ça tu savais.

Tu t’en fous, toi, de ton écran confisqué
Et du confinement de plastique.
Tu attends le prochain brasier,
Un geyser dans le ventre.

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Laure

Je t’ai aperçue, devant la devanture de la librairie, coté rue.

J’ai détourné le regard, me suis concentrée sur Marine, et le livre pitché.

Comme à chaque fois, il suffit de t’entre voir, de te deviner, pour que le cœur panique.

Cette fois-ci, je ne suis pas restée seule avec ça. J’ai déchargé : “ je connais cette personne… c’est dur les fins d’amitié hein?”

Marine en a connu des difficiles, j’ai pas fait exprès ou peut-être que si parce qu’elle sait mieux que moi cette douleur-là.

Je dis : “on n’est pas vraiment fâchées, on s’est perdues de vue” (c’est à moitié vrai seulement)

Elle répond : “tu imagines si vous étiez fâchées ..”

Et je comprends en deux temps, perturbée par mon cœur tapant :

1. oui ça serait pire, le clash définitif

2. tu as vécu ça, et c’est pire oui..

Empathie en léger différé.

L. a disparu, elle et son fils ont disparu.

Je suis certaine qu’elle m’a vue, devant la devanture, coté livres. Elle repassera plus tard.

Je suis territoriale, archaïque, et réclame une zone de repli.

Ici aussi, dans cette librairie que j’ai connue avant elle, je pourrais craindre de la rencontrer.

Elle m’a déjà pris une ville.

Je quitte la boutique après avoir acheté le livre pitché. Un livre sur une mythomane sur fonds d’attentats. Je ne l’aurais pas acheté sans l’ombre de L.

Intranquille, je retourne à mon gagne-remboursement-de-prêt en pensant que Marine et L. pourraient tout à fait s’entendre.

Je me dis que c’est dingue, cette façon de se gêner l’une l’autre, d’être encore une douleur pour l’autre. Je me dis que mon cœur est si petit, si perméable.

J’aimerais lui dire : tout va bien, on peut coexister, ne pas s’éviter.

Mais ce n’est pas vrai. Se dire bonjour ou s’ignorer c’est la même violence.

L. était un modèle. Pas une amie proche.

Brillante, jolie, bien habillée.

Fragile.

Il parait que je suis tendre, au fonds.

Je n’ai pas pu lui montrer ma tendresse.

Et ça met de travers, au sens propre.

L. est une projection.

Des boucles qui bouclent mieux,

Une philosophe artiste

Quand j’incarne à mes propres yeux

Un militaire.

La rigueur des mots, sans la confrontation avec l’autre.

Je suis allée seule sur la montagne, à 5000 mètres. Il n’y avait personne d’autre que moi.

L. a sombré, lutté, gagné une liberté qui n’est ni facile ni acquise.

Le règlement de comptes, dans un bureau triste et blanc, il y a des années de cela, n’a rien réglé.

Je ne sais pas être avec elle.

C’est comme ça depuis le début.

Projection de projections

Projection de lien,

Éjection.

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Engagement (texte pour l’ADEC 56)

Juste après la représentation, on savoure, on tremble, on se relâche. On oublie, à ce moment précis, tout ce qui a précédé le salut.

Ces soirs-là, nous avons fait de notre mieux, malgré le verglas, le Bluetooth qui lâche, les guêpes qui tournent autour de nous alors que nous jouons sous un arbre, le spectateur qui s’endort dans un bâillement, au premier rang, la fièvre. 

Avant cela, il y a eu, pour chaque minute de jeu, une heure de répétition. 60 ou 90, c’est selon. Des filages par dizaines, dans un garage gelé, été comme hiver.

On a traqué les transitions hasardeuses, les gestes inutiles, le cabotinage. On a fait et refait les déplacements, vérifié que le rythme tienne bon, qu’il ne s’affaisse pas. Que le texte sonne. Que ce qui ne peut être caché soit montré, assumé. Que l’ensemble des séquences forme un tout qui fasse un petit plus qu’amateur.

On a créé une affiche. Cousu. Candidaté. Communiqué.

Avant cela, on a fait avec les trains qui retardent, les gardes alternées, les horaires décalés, la concurrence des passions.

On a bricolé un décor, quelque chose de simple et de solide qui puisse rentrer dans une remorque, quand nous voulons jouer hors nos murs.

Parfois, le moral s’est fait la malle, quand le réel est trop lourd,  quand les plannings se court-circuitent, quand l’individualisme grignote, ici comme ailleurs, le collectif.

Avant cela encore, on a cherché des textes.

Une langue, une poésie, quelque chose de singulier.

Des textes qui font un peu mal, qui grattent, qui grincent.

Des textes qui résonnent, qui redonnent au féminin sa juste place et une place à chacun.

Avant cela encore, on s’est cherchés

Au milieu des associations, ou dans un coin de journal.

On a laissé des noms dans un carnet et on s’est rappelés. 

Pour passer à l'Acte.

Pour lutter, à notre manière,

Contre le désincarné, la novlangue,

La vitesse, le prêt-à-regarder.

Pour se rassembler et présenter chaque année, depuis 1968,

Un spectacle.

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Sans le Verbe (Atelier du 4 décembre)

Moi … face à cet autre-là..

Distinct de moi, à bonne distance.

Un cercle autour de moi, des frontières.

Un léger recul, quand son cercle, un univers tout entier, globe tout.

Vers l’extérieur, un tiraillement.

Mes petits drapeaux, mes balises, mon fauteuil de marge au cinéma

Déplacés, dérangés, dégommés.

Heureux décalage

Joyeux décentrage vers le poumon gauche.

Dedans, sa trace, son empreinte déjà.

Pointillement de la ligne autrefois dure et ferme.

Lentement, ouverture du bocal à sentiments et légèreté de la renaissance.

Téméraire enfin, le bout du cœur aux aguêts,

Je cours vers mon risque, cet autre-là.. à coté de moi.

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Marie-Jeanne

Grand mamie

Massive

Le poids sur les genoux

Sous les grandes jupes 

Pieds nus dans des chaussures adaptées.


Dans la cuisine étroite

Des oncles et tantes debout, 

entre le poêle et la porte.

Big mamie au centre 

D’une table ronde cirée.

Les masagrans fument leur café. 

On y trempe des biscuits secs qui se

dissolvent trop vite, au fonds.

On parle fort

Pendant que mamie retrouve, dans son monde, des bouts de souvenirs préférés. 

Des noms s’échappent, elle parle souvent de maman, la sienne.

Nous finissons les gâteaux et repartons à une heure étrange, 

Avant le dîner,

Mais bien après le goûter.

La télé est restée allumée.

Les pulls sont tombés.

Toujours je pense, 

alors que la voiture quitte la Fontaine au coeur,

Au lavoir, un peu plus bas,

à la vie d’avant,

aux voisins qui l’avaient invitée, avec les enfants, à regarder la télévision, il y a si longtemps, 

Aux oranges à noël,

Aux repas-confitures.

Mamie a maigri.

Elle rejoint ses souvenirs préférés. 

Avec elle disparaît la petite communauté de frères et sœurs debout dans la cuisine. 

Peu de choses me relient à elle, mais j’ai en partage des yeux noisettes, la nostalgie de l’avant, un certain désintérêt pour la cuisine et le goût du sucré.

Je n’ai jamais bien su cartographier sa vie, elle n’a jamais su la raconter. 

C’est un mélange de guerre mondiale et d’amour maternel, de grossesses et de privations, de ménages chez un châtelain et d’empêchements.

C’est aussi Jules et Jean. 

Dans la chambre où elle attend sa fin, la télé est éteinte. 

Plus de magasines people, de choses à broder, de petits gâteaux. 

Quelques photos, des peluches, une gourmette et un petit meuble, dernier vestige de la fontaine au cœur. 

La grande baie vitrée donne sur un champ que visite un groupe de chevaux, de temps à autre. Le personnel est gentil.

Elle ne parle plus.

Elle ressasse avec les yeux.

Demain elle ne sera plus.

Ou après-demain.

Je recoudrai le bouton de la robe noire achetée il y a quelques mois avec cette arrière-pensée : je la porterai sûrement quand.

Nous les retrouverons.

Les oncles, les tantes

Pas tous, pas toutes.

Nous nous remémorerons la cuisine, le poêle, les heures vagues, le brouhaha, les embrassades dans le couloir glacial.

Je me souviendrai des jours de marché, du poulailler, du jardin où nous n’allions jamais. 

Je n’arriverai pas à mettre de côté l’amertume, la déception, les jours de détresse où nous le lui suffisions pas.

Une fontaine dans le coeur. 

J’ai pris tout ce qu’elle n’a pas pu prendre.

Les études, le choix, l'écriture.

N’ai rien sacrifié. 

Une vie inverse, inversée.


J’ai des mots pour ne pas étouffer quand tout  devient étriqué

Des mots pour tenter de fixer ce qui disparait

Des mots pour m’apaiser quand tu disparais.

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Ressasse

Mardi 8 octobre

Marché plus d’une heure aujourd’hui.

Pas vraiment marché. Erré, plutôt d’une rue à l’autre.

Partout, du verre et de l’acier. Ce n’est plus ma ville d’avant.

J’ai repensé à cette chanson de Francoise Breut, « ville nouvelle » : « Quelqu’un a dessiné pour moi, une médiathèque, un cinéma.. »

J’ai longé des rues, les parois miroirs. Je me suis vu vieux, dans le reflet des agences immobilières et des pompes funèbres dernier cri.

J’étais petit quand nous avons quitté le 7 avenue de Paris, l’appartement à la lumière traversante, l’église Saint-Joseph.

On est partis parce qu’on se trouvait pauvres.

On est partis, conquérants, habiter des villes aux vieilles pierres, moins béton.

Mais les vieilles pierres n’ont rien arrangé. On est restés collés au sol, énervés par la chaleur, conscients que dans le fond, ce n’était pas Le Havre le problème.

Pierre ou béton. Au moins le béton ne ment pas.

En fin d’après-midi, je suis allé voir la mer, si proche des immeubles. Au loin les cargos se croisaient. J’ai dérivé à l’ouest, vers les vrais docks, en face d’un musée de verre où je ne suis jamais allé.

Ecouté ma musique.

À demain

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Comment je n’écris pas

Atelier du 11/09

J’écris sans trop de gras. Du coup, c’est difficile.
Comment extraire la substantifique moelle d’un texte déjà découpé, garrotté, réduit à quelques mots-valises et à des formules sentencieuses à force d’être hors sol?

Chaque mot est lesté d’une pression folle. Moins il y en a, plus ils sont visibles, scrutés, insuffisants.

Mon écriture est inversement proportionnelle à la préparation de la sauce béchamel. Ça réduit au fur et à mesure que ça chauffe. A la fin, il ne reste qu’une petite croûte qui colle dans la tête.

Alors je fais diversion. Je quitte la table pour le jardin, où les mauvaises herbes m’offrent une pause que je n’ai pas méritée. Je bricole, la tête dans le moteur de recherches futiles et je me dis Merde! Bouge ton boule, remplis ! Mais je remplis pas. Je ne fais que mettre sous verre, sur blog, des mots totem dont j’exige trop.

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Sister(s)

On a longtemps vécu en décalé. Tu avais 8 ans de plus que moi. Tu les as toujours.

Tu regardais Beverly Hills, ma gerbie s’appelait Brenda. Tu écoutais les New kids on the block, je chantais « Step by step » dans l’escalier.

Je dessinais sur la table de la cuisine, tu découpais des images dans des magazines people. Tu m’emmenais me faire percer les oreilles, j’admirais tes bagues en plastique.

Les 8 années ont rétréci. Nos vies sont devenues parallèles, comme dans la chanson de Delerm. Dans ton canapé, nous explorons nos zones d’ombre, autour d’une bouteille de vin, et de quelques sushis. Toujours, à la fin, nous prenons un ricoré. La tasse est géante, pour nous laisser le temps d’analyser nos convergences, nos symétries. Et nous rions de nos similitudes invraisemblables.

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“Ecrire 2024”

“Ecrire 2022!” Ce mot de passe lui rappelle qu’écrire la soulage, quand tout est chaos, à côté. Elle griffonne des “pages du matin” assez nombrilistes, en attendant que quelqu’un ouvre la fenêtre.

Septembre 2023 : elle tente la bouderie collective. La première phrase est difficile (elle le sera toujours). Mais écrire n’est plus un défouloir. C’est un truc joyeux, léger, créatif. Elle voit “Yoyo filant sur son zèbre”, au milieu des cigales et des renards mystérieux, des femmes dévorées et des cocktails vintage, en bord de mer ou dans le rêve de Sophie.

Les jus de mots sont des coussins sur lesquels elle repose sa tête.

“Ecrire 2024!!!” Avec 3 points d’exclamation. Le mot de passe s’enthousiasme à mesure que le désir épaissit. L’atelier est son tison. Elle veut y retourner. Allonger ses paragraphes, dépasser l’A4, créer une séquence. Ecrire.

Des mots pour Claire, Atelier d’écriture aux Boudeuses 2023-2023, à Saint-Lô

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Julia

Julia et Vincent sont assis sur le rebord de la fenêtre. Depuis plusieurs semaines, ils se retrouvent chaque jour ici, dans cette ruelle, vers 13h00. Il fait chaud.

Elle porte une jupe patineuse, courte, rose. Pas de talons, des chaussures plates. Elle pose un peu. Travaille ses angles, les épaules en arrière, le visage légèrement penché. Ne parle pas, se laisse regarder et regarde ailleurs.

Il l’examine. Ne dit rien, savoure le moment. Dans 20 minutes il faudra pointer. En attendant, il observe : ses jambes, ses chevilles, sa silhouette singulière. Elle soupire. Alors qu’il achève de la scanner, il entend un son, qui est un mot. Elle a dit : “prêt". C’était une question : “prêt?”. il n’est pas sûr de comprendre. Il réajuste ses vêtements et part pointer, quelques rues plus loin.

Sur le chemin, il fait raisonner le mot. Elle a lancé les hostilités. Il devra réagir.

Vincent a souvent pensé à la manière dont il lui ferait comprendre qu’il sait. Elle attend le geste qui dénouerait tout. Qui validera son choix à lui d’être avec elle.

Elle sait qu’il sait. Qu’il a compris d’où elle venait. Un seul geste dénouerait tout. Pas besoin d’expliquer, de raconter. Les transitions, les translations. Tout le monde en vit. La sienne est juste plus complexe, plus complète. Elle n’a gardé qu’un bout de prénom. Tout le reste a été modifié, arrondi, ostrogeneisé.

Lui n’a rien changé. Son désir, sa masculinité, sa peau, tout est d’origine. Sa peur aussi.

Atelier d’écriture -22/05/2024

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Frôlements

Je te frôle…

Je te frôle. N’anticipe rien. Te laisse créer tes mouvements, à ton rythme. Ne te guide pas. Je te regarde et n’ai pas à patienter, car le temps que tu prends est juste. Je te vois étirer ton geste, le ralentir pour le savourer et je ne m’ennuie pas. Je tourne autour de toi et passe ma main au dessus de ton épaule. Derrière nous, Cat power chante The greatest pour la deuxième fois.

La première fois, c’est toi qui m’a donné l’impulsion. J’ai envoyé mon bras loin devant moi, doucement, avant de le laisser revenir lentement. Tu m’as laissé finir, goûter les secondes qui suivent le retour a l’immobilité. J’ai adoré. 

Quand la chanson s’est arrêtée, la deuxième fois, tu avais les yeux humides. J’étais apaisée. J’ai ressenti une infinie douceur et la joie de l’avoir fait avec toi que je ne connais pas, et que je n’ai fait que frôler. 

J’ai pensé qu’il me faudrait davantage frôler l’autre, l’ami, celle qui a l’ehpad n’est plus touchée que par des gens rémunérés.

Frôler l’autre, pour en garder une trace.

(Exercice tiré du stage de clown de mars 2024, par Emma)

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La femme dévorée

Vincent était venu la par hasard. Serge lui avait parlé de cette expo, c’était inédit ce genre de happening, c’était forcément bien.

Il a fait la queue, pris son ticket, a trouvé ca cher, mais c’était inédit. 20 minutes plus tard, il a pu approcher la première porte. Il a étiré son cou, n’a rien vu, a attendu encore. Il a pensé a son dîner, au retour. Sans doute des petits pois a la française. Avec du lard bien frais. Il aime bien ca.

La porte s’ouvre. Le troupeau trotte jusque la deuxième porte, qui mène a l’installation. C’est un peu long tout de même. Un par un, les visiteurs entrent par paquets de dix.

Le tableau est gigantesque : il fait plusieurs mètres de large. Des escaliers sont disposés de part et d’autre. Des gens grimpent, encordés, au-dessus de la toile, et prélèvent, petite cuillère a la main, un peu de la matière.

La main gauche est deja grignotée. Du chien, il ne reste qu’une patte. La femme au centre du tableau se laisser manger, l’air résigné.

vincent n’a le droit qu’a une bouchée, il doit bien choisir. Un petit groupe s’attaque au téton, qui disparaît peu a peu. Vincent choisit de goûter un minuscule morceau de l’écharpe noire qui coule sur la poitrine de la femme.

Depuis la cabine, le peintre contemple la dévoration collective. Vincent mastique, lèche sa cuillère qu’il plie et range dans la poche de sa veste en velours. Ce petit carré noir n’a aucun goût. Ou plutôt il n’a rien de commun avec ce qu’il connaît déjà. Il descend de la plateforme qui mène au visage creusé façon melon . Le temps est écoulé. Elle était belle cette femme qui attend sa faim.

Exercice d’atelier d’écriture à partir d’un tableau et de la locution « femme dévorée ». Claire Larquemain Ecriture.

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Jardin

Une corde bleu électrique retient l’arbre qui penche.

Les câbles emmêlés entourent les branches qui sur le sol forment d’énormes tas de fagots désordonnés. Des bouts de plastique rouge et blanc ponctuent la ligne noire qui pend de façon aléatoire, retenue par l’arrête du toit ou une branche désespérément tendue vers le ciel, vide désormais des cimes étêtées. Au centre du bois, il ne reste plus rien. Rien qu’un poteau de béton, auparavant dissimulé par les sequoias, les résineux, le tulipier.

Le petit promontoire s’est effondré, et les sentiers ont disparu. Je pleure le séquoia auquel est adossé le houx, indemne. Des dizaines d’années de croissance lente et obstinée sont à terre. Ses branches sont des troncs immenses. Un mélèze rachitique surplombe l’ensemble. Les animaux ne pourront plus se cacher ici. Le sol est désormais exposé à un ciel inégal, trop large pour les fougères et les hortensias. 

Je couvre le sol du broyat de feuilles fendues, d’épines, de bouts de bambous déchirés par le vent. Les amas de bois découpés déforment un peu plus mon jardin confetti.

Arrimée à la maison, la glycine bourgeonne à nouveau. Le charme reviendra peut être avec le mimosa et les magnolias étoilés. Je ne peux figer le beau, dehors. Il disparait toujours, temporairement, sous les rafales et dans le bruit. Comme un beau visage sous la fatigue et la colère. Les paysages ne peuvent rien contre le vent. Ils redeviennent ce qu’ils étaient, un sol mal peigné sur lequel prendra racine tout ce qui vit.

Mes photos seront trafiquées. Les plans larges laisseront la place au minuscule, aux feuillages, aux champignons. Le cadrage s’alignera sur les troncs décapités, des pieux lancés comme des javelots. Ce sera artistique à défaut d’être réel. Comme les paysages capturés dans un panorama.

Pendant ce temps, les arbrisseaux pousseront à côté d’autres arbrisseaux et des arbres malades. Et les gens après moi, loin après, verront le petit bois boisé et dense, sous un ciel à nouveau rétréci. Le béton sera invisible et les hortensias, à l’abri du soleil, redeviendront bleus. Quelqu’un achètera la maison et son jardin. En fera son refuge. Le laissera pousser.

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Sous le rocher (L’histoire d’Yves)

Avant d’entrer sous la roche, des photos.

La Ville d’avant, avant la déconstruction.

Ses boutiques étroites, ses maisons serrées contre les remparts,

Un tribunal, une place de Gaulle différente,

Un Kiosque dessus, des occupants musiciens que les enfants évitent,

Un marché aux bestiaux place des alluvions, un hôpital sur la Vire.

 

Et puis la chute

Des bombes américaines, anglaises, canadiennes

Sur la gare, puis la falaise

Des petits papiers chassés par le vent, la veille.

 

Des blessés transférés sous le rocher, puis d’autres,

700 personnes sous un dôme de béton qui tremble

Alors que la ville prend feu.

Au-dessus, dans les maisons, on meurt dans la poussière des caves qui s’effritent

Dans le souterrain, on attend. On perd la vie. Une petite fille nait.

 

Yves a 6 ans.

 

Il quitte l’abri avec ses parents, sa petite sœur, sa grand-mère.

Dehors, un homme hurle, la jambe arrachée. Sa mère perd pied. Sa grand-mère reçoit un éclat d’obus. il faudra la transporter sur un brancard, sur la route. Ils rejoignent le Hutrel, où ils resteront près de deux mois. Ils iront de ferme en ferme, jusqu’à Gourfaleur, où le pont sera détruit quelques minutes après leur passage.

Son pire souvenir, c’est le sang qui a éclaboussé son propre visage quand son père a perdu son bras, alors qu’il reposait sa tête sur son épaule. Le pire souvenir.

Yves habite dans le nord de la France. Chaque année, il dépose une gerbe en souvenir de l’homme à la jambe arrachée.

Il n’avait jamais raconté son histoire jusqu’à aujourd’hui. Ni à ses enfants ni à sa femme.  Il n’a visité aucun musée.

Il n’avait jamais raconté son histoire jusqu’à aujourd’hui.

Visite du souterrain, 3/02/2024

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Christmas picture

Je suis en retard. Il faut vite manger quelque chose avant d’y aller. Ca va être long.

Je suis en retard. Il faut vite manger quelque chose avant d’y aller. Ça va être long.

Sur le contrat il est précisé : jusque 18h30. C’est la qu’il y a le plus d’affluence.

Se garer pas trop loin, mais pas trop près non plus, c’est précisé dans le mail.

On ne doit pas me reconnaître, même si c’est peu plausible. Il faut protéger le rêve, l’encapsuler.

Je ne trouve pas de place. Il faudrait une place réservée comme pour les artistes. Je sais que ce n’est pas de l’art. Mais je souris, sans pause, pendant 6h00. C’est une performance.

Un jour peut-être ce sera vu comme un art ancien, vintage. Quand plus personne ne voudra faire photographier son enfant sur les genoux d’un vieil homme en rouge, par que c’est trop risqué, parce que des pedophiles partout, et des traumas par milliers. On regardera alors ces clichés avec nostalgie, et regret.

J’entre dans la petite salle où l’on doit se changer. Sur une chaise, mon costume, mes accessoires et mon nom dessus. Je prends soin de bien positionner mon coussin sur le ventre, enfile ma barbe, ajuste le bonnet. Il clignote fort. Je pense aux épileptiques, aux autistes. Un jour le bonnet clignotant sera banni. Je m’éclaircis la gorge et répète le ohoh.

Dans quelques heures, de retour chez moi, je verrai sur les réseaux les photos du jour avec le hashtag « père noël 2023 » Dans trois jours on me virera l’argent, juste avant noël. De l’argent contre des souvenirs. Contre une contact, deux bras et deux genoux, un mot réconfortant qui ne réconforte pas toujours.

J’entre dans le chalet. Les hauts parleurs crachent du Maria Carrey. Tout est en place. Je m’assois sur mon large fauteuil et accueille le 1er candidat, un benjamin, 6 ans, sage évidemment. Il voudrait un casque de réalité virtuelle parce qu il aimerait vivre ailleurs que dans sa maison.

Nous prenons la pause, avant de se souhaiter un Joyeux noël contractuel.

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Egaluantes

J’ai vu Fanny et Isabelle

Au milieu des autres…

J’ai vu Fanny et Isabelle
Au milieu des autres,
Et des marinières, par dizaines
Au palais de miroirs
Au théatre, au cinéma
Du jaune et du bleu, partout
Entre les transats,
Salle 1, salle 2,
Devant les food trucks,
Rue Holgate, et dans le froid,
Des egalues, par milliers.

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Coucou Voilà

Exercice d’écriture - avec les mots des autres

Exercice d’atelier d’écriture : écrire avec les mots des autres.

Coucou voilà

Coucou voilà

Du feu dans les rouages

Coucou

Mon bateau de feu se fracasse contre la digue

Voilà

A l’ouest, il meurt de l’erreur de son capitaine

Coucou

Pas de Panique

Voilà

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Dare

Le vide est là, devant nous..

Le vide est là, devant nous

Tu me tiens par les yeux

Nos jambes tremblent, mais les pieds avancent, car on a dit «oui ».

On nous regarde.

L’élastique sur le visage dessine un triangle.

Nous tenons bon, masquées, dans le vide.

Nous dansons lentement, les yeux grands, grands, immenses.

Dans la coulisse, nous respirons fort.

On se sourit vraiment.

Nous avons été courage.

On se sourit fort.

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Lettre à une absente

Ça aurait pu être autrement

Ça aurait pu être autrement :

Deux jeunes femmes sur une plage

Un soir de joie, des histoires

Des petites, nappées de glace américaine

Et des difficiles, soutenues par la bière

Et l’espoir de comprendre notre rôle, dedans.

Les cheveux plaqués sur le front, les joues,

Nous aurions trituré le sable, dispersé

Les coquilles de coques et les manches à couteaux.

A côté de nos sacs vidés, vides au carré.

Avant la nuit, tu m’aurais laissé prendre

Une photo que j’aurais pu montrer

Chaque fois que j’aurais parlé de toi.

Mais je ne parle pas de toi.

Et je ne rêve plus de raconteries de bords de mer.

Dans le moteur de recherches, j’ai erré

Durant des années.

Dans les vidéos, les commentaires,

Je t’ai reconnue, mots tus

Et bouche cousue d’alcool.

Pour m’apaiser, je me prends pour Chihiro.

Je te donne une petite boule amère

Et tu vomis ta souffrance

Dans une purge spectaculaire et définitive.

Nous prenons le train qui roule sur l’eau et,

Comme dans le film, on regarde en silence

Défiler les îlots et les stations.

Dans la nuit, nous trouvons ton abri.

Ton visage d’avant les jours mauvais devient flou.

La dernière fois que je t’ai vue, tu flottais

Dans une énorme doudoune noire.

J’ai pensé que tu ne devais plus avoir beaucoup d’amis.

Je me suis demandée qui te fournissait, et comment tu payais.

Ton nuage noir me suit partout, surtout les soirs de joie.

Tu es devenue un membre fantôme,

Une vibration désagréable dans mon ventre,

Un regret violent, inacceptable.

Maman disait que le lierre, sur le séquoi

L’empêche de respirer.

Qu’il faut l’arracher

Avant qu’il ne durcisse et n’atteigne le houpier.

Pour Papa, le lierre est un allié qui protège

Du froid et des parasites.

Ses crampons sont indolores

Et la cohabitation possible

Même s’il alourdit le séquoia.

Je ne sais pas qui des deux a raison.

J’ai laissé un genre de lierre m’envahir.

Ça pourrait être autrement.

Concours d’ecriture - CCAS de Saint-Lo.

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